4000 km à vélo pour apprendre que l’ambition peut être un piège

Trempé, frigorifié, avec un vélo cassé et le moral dans les chaussettes, j’arrive dans cette auberge de Rethymnon sans rien attendre. Ce que je ne savais pas, c’est qu’allait s’y jouer l’une des rencontres les plus marquantes de tout mon voyage. Un manager pas comme les autres Arrivé au Youth Hostel après avoir cassé mon…


Trempé, frigorifié, avec un vélo cassé et le moral dans les chaussettes, j’arrive dans cette auberge de Rethymnon sans rien attendre. Ce que je ne savais pas, c’est qu’allait s’y jouer l’une des rencontres les plus marquantes de tout mon voyage.

Un manager pas comme les autres

Arrivé au Youth Hostel après avoir cassé mon vélo, ma priorité est simple : trouver un magasin pour le réparer et repartir le lendemain.

Puis je rencontre le manager. Un certain Tristan, la trentaine, ultra sociable, qui me fait visiter avec énergie tous les recoins de la ville.

« Ici, il y a ça ! Là, il y a un super gyros ! »

En plus, il me présente à absolument tout le monde dans l’auberge : « Voici Natalia… là, Francesca… »

Du jamais vu. On sent le gars passionné.

L’élégance des années 30, l’âme sud-américaine

C’était un type dans la pure tradition française, avec un soupçon sud-américain.

Il ressemblait à un homme des années 30. L’élégance des films noirs, avec sa petite moustache soignée. Un sens de l’accueil à la française, hors du commun. Cette moustache combinée à sa chemise boutonnée lui donnait un côté rétro dont il ne se rendait pas compte.

Mais avec une folie sud-américaine quand il se mettait à danser sans retenue, comme pour évacuer tout ce qui ne peut être dit. Car n’est vérité que ce qui est dansé.

Jusque dans ses gestes, il vivait à contre-courant. Jusque dans sa manière de parler, il était à sa sauce.

« L’Inde, ça peut être une bonne destination »

Le soir, on discute. Il me demande où je vais. J’explique que je veux aller en Afrique mais que cela semble compromis à cause des différentes guerres du moment.

Il me regarde et, sans sourciller, dit : « Pour un gars qui se pose des questions comme toi, l’Inde, ça peut être une bonne destination. »

Sans le montrer, je suis surpris par sa perspicacité : il vient de résumer mon projet en une phrase alors qu’on a parlé cinq minutes.

Cette idée fait son chemin. Pourquoi pas ? J’ai toujours fait des projets pour les gens et pas pour le projet en lui-même. Aller quelque part sur la recommandation d’une personne que j’apprécie me plaît bien.

Intérieurement, la décision est prise. C’est vers ce bout de terre que j’irai.

Une opportunité inattendue

Puis il me demande ce que je fais.

Je lui dis que je travaille avec des clients depuis deux ans sur leur communication digitale. C’est comme ça que je gagne ma vie pendant mes voyages.

Il répond : « Ah ben nous, on a pour projet de développer l’Instagram de l’auberge, mais je n’ai aucune idée de comment faire. »

« Ok, si tu veux, on prend une heure demain et on en discute. »

Le lendemain, je leur fais un plan de communication et Tristan est ravi.

À ce moment-là, je sens l’opportunité : rester ici et les aider à développer leur Instagram contre le logement gratuit.

Idéal pour moi. Ça me permettrait de travailler avec Victor sur mes autres projets sans débourser d’argent.

Deux titans grecs

Le problème, c’est que même si Tristan est emballé, ce n’est pas lui le décisionnaire.

Les propriétaires sont deux frères crétois : Joseph et Nikos. Deux armoires à glace de 28 et 25 ans, mais avec des têtes qui leur en donnaient 40. Propre aux gars qui ont assumé beaucoup de responsabilités jeunes.

Pour ces types, le concept « travailler sur le digital = travail » était compliqué à comprendre.

Ils font appel à des volontaires pour faire le ménage 3h par jour. Leur expliquer que rester derrière un écran pouvait générer des résultats exponentiellement plus importants que ces trois heures de serpillère était un défi.

Négociation : faire le ménage VS résultats exponentiels

Un bon matin, je me retrouve face à Joseph, lui expliquant, feuille et stylo à la main, un schéma pour lui faire comprendre les résultats exponentiels que peut produire ce travail.

Finalement, on se tape dans la main : « Ok, tu peux rester un mois contre 2 ou 3 vidéos par semaine. »

À partir de là, mon travail consiste essentiellement à aller voir les commerçants locaux pour mettre en valeur le patrimoine de Rethymnon.

Par exemple, aller voir Stella, une Grecque qui tient un petit restaurant familial depuis plus de 25 ans, devenue une référence dans la petite ville. Elle travaille maintenant avec son fils Stavros.

Boîtes de nuit VS écran d’ordinateur

Bizarrement, je me sentais en décalage dans cet hostel.

Le soir, tout le monde partait faire la fête en boîte de nuit. Cette ambiance collective, cette effervescence nocturne… je ne m’y retrouvais plus. Pendant qu’ils dansaient jusqu’à l’aube, moi je préférais me coucher tôt pour bosser dès 7h du matin.

Le paradoxe du voyageur expérimenté

Cette différence de rythme révélait un décalage plus profond.

Quand j’avais 20 ans, j’étais fasciné par le moindre type qui avait fait le tour du monde ou qui était un aventurier. Je le bombardais de questions comme un gamin très curieux. Et j’étais frustré des réponses souvent laconiques que je recevais.

Le changement s’est fait à mon insu, par petites touches. Je me suis imperceptiblement glissé de l’autre côté du miroir. Maintenant, c’est moi qu’on questionne beaucoup. Et bizarrement, alors que ça devrait être le moment de partager mes aventures, une forte lassitude m’envahit, sauf avec quelques personnes que je sens animées d’une vraie passion.

Parfois, je m’en veux de devenir sélectif avec les gens, mais je n’arrive plus à faire autrement.

« Les plus grands voyageurs étaient aussi les plus solitaires »

Peut-être qu’après avoir vécu certaines expériences, on ne peut vraiment les partager qu’avec ceux qui ont traversé des épreuves similaires. Sinon, on récolte surtout de l’incompréhension ou des jugements à l’emporte-pièce.

Donc on finit par se taire, rester dans sa bulle, on intériorise ce qui ne peut être raconté.

C’est là, à Rethymnon, que j’ai réalisé quelque chose. À chacun de ces bouleversements de ma vie, j’avais finalement gagné quelque chose en liberté, en esprit, en profondeur, mais aussi en solitude, en détachement, en incompréhension. Aux yeux de la société, le prix à payer était un éloignement toujours plus grand du normal.

Tristan disait avec beaucoup de vérité : « Les plus grands voyageurs qui sont passés ici étaient aussi les plus solitaires. »

Et c’était exactement ça. Dans cette auberge, je me retrouvais fasciné par les singularités, par les personnages hors normes. Comme ce papy de 80 ans voyageant seul, ressemblant à Karl Marx et avec qui j’ai eu un débat passionné sur le communisme. Ces rencontres qui ne peuvent naître que dans les marges de la société.

Tristan, le miroir inversé

Mais surtout, j’étais fasciné par Tristan lui-même.

Mon aîné me captivait avec son côté Zorba extrêmement relâché. Là où je me levais à 7h pour bosser sur mon PC, lui émergeait tranquillement à 12h. Là où je planifiais mes journées, lui se laissait porter par les rencontres. Parlait à tout le monde sans distinction, flottait d’une conversation à l’autre avec une légèreté déconcertante.

Un jour, avec cette sincérité qui le caractérisait, il me balance : « Moi, je me fous de l’ambition. On ne se prend pas au sérieux. »

Cette phrase m’a marqué. J’avoue avoir été fasciné par cette dimension du relâchement, de l’acceptation pure du destin.

Victime de ma propre discipline

Ça m’a donné à réfléchir sur ma propre vie. Moi qui suis drivé par des objectifs extrêmement forts et parfois contraignants, je réalise que je suis parfois victime de ma discipline. Cette rigidité qui peut s’insérer sournoisement.

Le quotidien de Tristan était exactement l’inverse du mien : se faire interrompre en permanence, avoir une attention flottante, une connexion totale au moment présent.

Tout ce que je n’aurais pas pu supporter une minute. Pourtant, en l’observant, j’ai compris quelque chose d’essentiel.

Comme un miroir face à moi, il était tout ce que j’avais à apprendre.

Victor et le projet business

Pendant ce temps, j’avance avec mon associé Victor sur un projet business.

Victor, je l’ai rencontré via mes vidéos et mes voyages par le biais d’un ami, Jean-Charles Kurdali.

Jeune et ambitieux, j’ai rapidement décelé en lui ce feu sacré que peu ont. J’ai décidé de l’aider gratuitement dans son projet. Parce qu’au fond, je sentais bien qu’avec ou sans moi, il allait y arriver – ce qui est un signe de succès.

Quand il est venu me demander des conseils sur son business, il avait une idée en tête : aider les avocats à trouver des clients en ligne.

J’ai trouvé l’idée bonne et je l’ai aidé dans cette direction, jusqu’à ce que je perde ma cliente principale. Je lui ai alors proposé : « Écoute, ton idée est bonne. Plutôt que de t’aider simplement, tu ne veux pas qu’on devienne associés ? »

Il a dit ok. J’ai donc commencé à travailler sur ce projet en Crète.

Un océan bleu inexploré

Aider les avocats à trouver des clients en ligne : un océan quasiment jamais exploré par les plus grands marketeurs, faute de réglementation et du côté feutré du métier d’avocat.

J’adore l’entrepreneuriat, surtout quand il s’agit de tester des idées jamais essayées. Car dans ce domaine, il faut agir vite, tester rapidement et ajuster en temps réel selon les retours du marché. Pas de planification à rallonge : on lance, on observe, on corrige.

C’est exactement l’opposé du monde administratif où tout doit être prévu, validé, tamponné avant même de commencer.

C’est aussi une excellente école entre l’écoute et la discipline. Car la plupart des idées sont mauvaises et beaucoup s’acharnent à essayer de faire fonctionner une mauvaise idée par discipline. Il faut donc savoir lâcher prise et pivoter, et non s’acharner.


Rethymnon m’aura appris une leçon fondamentale : parfois, les meilleures opportunités naissent quand on arrête de tout contrôler. Entre Tristan qui m’ouvre les yeux sur l’Inde, ce projet d’auberge qui me permet de souffler financièrement, et Victor qui me relance dans l’entrepreneuriat…

Mais surtout, cette ville m’a fait comprendre que le voyage transforme celui qui voyage. On part curieux et ouvert à tout, on devient progressivement plus sélectif dans ses rencontres et ses partages. Est-ce de la sagesse ou de l’isolement ? La frontière est parfois mince.

La suite vous dira comment cette pause créative en Crète allait m’équiper pour la prochaine étape : l’Inde, ce pays mystérieux que Tristan avait pointé du doigt avec une intuition troublante…


5 réponses à « 4000 km à vélo pour apprendre que l’ambition peut être un piège »

  1. Avatar de Jean-Luc Gourinat
    Jean-Luc Gourinat

    Merci Martin pour ce partage, comme toujours très agréable à lire et très inspirant.

  2. Avatar de Marc Levent

    Merci pour ce post si ouvert sur les possibles. Ca se passe souvent ainsi quand on est ouvert aux autres et aux expériences. J’ai vécu la même chose et changé 5 fois de vie. A chaque fois c’est le souffle de l’aventure humaine qui m’y a amené. Mais ce qu’il ne faut surtout pas oublier, c’est de rester soi et aligné sur sa petite étoile intérieure. C’est notre petite boussole personnelle qui nous guide toujours vers le meilleur pour nous. Bonne continuation à toi jeune aventurier.

  3. Avatar de Maryvonne Bernaudeau
    Maryvonne Bernaudeau

    Ravie de te lire. C’est passionnant à tous points de vue : tes rencontres tes questionnements et ton style ! . On a envie de lire la suite. Je ne connais que le Penopolese mais j’ai aimé les petits villages de bord de mer et les gens si accueillants. Savoure bien la vie en Crête. ß

    1. Avatar de Nathalie Chapron
      Nathalie Chapron

      Bonjour Martin,
      C’est Nathalie, nous nous sommes rencontres a Rethymno. Comment vas-tu ? Ou en es-tu? J’ai une photo de toi avec Tristan et Joseph. Peux-tu m’envoyer un message et je te l’envoie par email.
      Bon courage pour la suite ! C’etait vraiment sympa a Rethymno, d’ailleurs, a peine rentree, je reservais deja un vol pour y retourner l’an prochain.
      A bientot j’espere
      Nathalie

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